Un an après l’avoir vécu, je décide de vous conter un point culminant de mon voyage en Amérique Latine.

Le dernier article date du Costa Rica. Dans cet article, je ne vous raconterai point ce qui se passa entre le Costa Rica et le Guatemala.

Je ne vous raconterai point comment je traversai une des frontières les plus longues en temps (Costa Rica / Nicaragua) ni comment je demandai, la nuit tombée, dans un quartier de San Jorge à quelques inconnus si je pouvais planter ma tente dans leur bout de terrain. Ni comment on se sent à ce moment dans un lieu inconnu, après quelques refus, lorsque l’on trouve une humble famille qui vous accueille, la curiosité et la bienveillance dans les yeux avec en prime une assiette et un café chaud.

Camping chez l'habitant

Camping chez l’habitant

Je ne vous raconterai point comment je fis le tour de l’île d’Ometepe dans le lac Nicaragua en marchant, avant de rencontrer des touristes en scooter qui devinrent mes amis et m’emmenèrent avec eux, ni comment je plantai ma tente près de l’église du village ou chez les habitants d’un autre petit village, ni comment je me sentis quand je rencontrai des inconnus et que rapidement nous partageâmes une belle relation.

Je ne vous raconterai point comment je voyageai jusque León, comment j’y refusai un travail intéressant à l’Alliance Française, comment, encore une fois et je me répèterai souvent, je rencontrai des âmes fabuleuses, ni comment je me mis à faire du stop pour rejoindre Jinotega, lieu que je choisis pour la seule et excellente raison qu’une étudiante des cours peu nombreux que j’ai donné à León m’en avait parlé et que je sentis dans ses mots que cet endroit me plairait.

 

Autostop vers Jinotega

Autostop vers Jinotega

Je ne vous raconterai point comment je découvris la Biósfera et que je decidai de m’y retirer pendant un mois, en plantant du café ou en ramenant du bois pour construire une cabane, en jouant aux échecs avec Oz, en écoutant la musique de Sébastian et de ses amis, en écoutant les histoires merveilleuses de Suzanne, en allant visiter les chauve-souris dans leur cave, en rencontrant des dizaines de voyageurs du monde entier venus s’égarer là, en jouant dans les champs avec les deux chiens, en me baignant quotidiennement dans la piscine devant la maison, en découvrant une cuisine débordante de créativité, en fermant les yeux, seul, dans le petit bois tropical voisin, en me voyant confier des responsabilités importantes après peu de temps passé avec ces personnes.

L'équipe de la Biosfera

L’équipe de la Biosfera

Je ne vous raconterai point pourquoi j’eus peur de traverser le Honduras, comment j’y rencontrai encore une fois une infinité de belles personnes et comment ma peur disparût finalement (comme d’habitude) pour laisser place à un sentiment de bien-être et d’harmonie.

Rando armée

Rando armée

Je ne vous raconterai point comment je passai d’une nuit extrêmement inconfortable sous la tente avec de nombreux insectes en bord de route au Honduras à une nuit cocaïnée avec le petit ami peintre des amis médecins qui m’hébergèrent dans un bel appartement d’un quartier chic de Guatemala City.

Je ne vous raconterai point comment je découvris le divin lac Atitlán ou encore Semuc-Champey en terres indigènes.

Lago Atitlán

Lago Atitlán

Préparation d'arepas traditionnelles

Préparation d’arepas traditionnelles

Semuc Champey

Semuc Champey

Je ne vous raconterai point comment je revêtis naïvement le t-shirt du FCN et que je me mis en campagne présidentielle en conduisant la voiture propagande du parti à travers les quartiers de San Benito pour donner la main à ma couchsurfeuse qui m’accueillit si bien.

 

En campagne pour Jimmy

En campagne pour Jimmy

Jimmy Morales est aujourd’hui le président de la république du Guatemala (et il ne m’a même pas remercié!).

 

Non, si j’ai décidé d’écrire cet article, un an après avoir vécu cette aventure, c’est parce que ce que j’y vécus me fut important et vaut la peine d’être partagé.

1. Prise de conscience

Je me trouvai donc chez ma couchsurfeuse, à San Benito, près du fameux site maya Tikal quand je décidai que je n’irai pas. Tikal doit être fabuleux mais je me sentais fatigué de me trouver dans des lieux superbes (e.g. Macchu Picchu, lago Atitlán, Semuc Champey, Cancún et ses environs…) mais remplis de touristes prêts à te pousser dans la fosse pour prendre le meilleur selfie.

Sur les murs de la maison de ma couchsurfeuse, on avait coutume de laisser un message écrit après son passage. Un de ces derniers retint particulièrement mon attention.

El Mirador : 1 day to get there, 1 day to visit, 1 day to come back. I did it!

 2. Recueil d’informations

C’est quoi « El Mirador »? C’est où? Comment on y va? Puis-je y aller seul? Est-ce que tu veux venir avec moi?

El Mirador est un site archéologique maya de l’Époque préclassique dans le bassin du même nom, situé dans le département du Petén au Guatemala, à quelques kilomètres au sud de la frontière mexicaine, au cœur de la Réserve de biosphère Maya. Il se dressait au milieu d’une forêt pluviale dense parsemée de marécages saisonniers. Édifié à partir du VIe siècle av. J.-C., il atteint son apogée entre le IIIe siècle av. J.-C. et le Ier siècle pour être abandonné aux alentours de 150 de notre ère. Le site fut réoccupé partiellement à l’Époque classique (ca. 700-900). Wikipédia

On peut y accéder en prenant des correspondances de bus depuis ici. Il faut y aller très tôt pour pouvoir marcher jusqu’au site le même jour.

J’entends des « Oui, tu peux y aller seul » mais surtout des « Non, il te faut absolument un guide, c’est dangereux d’y aller seul ».

Je ne trouve personne pour m’accompagner.

3. Décision

Je pèse le pour et le contre.

C’est dangereux. Je ne croiserai personne ou très peu de personnes sur le chemin. Je dois emporter suffisamment d’eau, de nourriture et ma tente, des vêtements, un sac de couchage… pour (au moins) 3 jours de marche. Je devrai me rationner, ne pas manger plus que le nécessaire, ne pas boire plus que je n’ai à disposition. Si je me perds, je devrai aviser. C’est la jungle, il y a peut-être des animaux / insectes dangereux pour moi. Si je me blesse, je devrai continuer des heures et des heures de marche pour me soigner.

Je serai en pleine nature, infiniment loin des civilisations modernes, des machines et du bruit des villes. Je verrai certainement des animaux et un site archéologique en pleine découverte, un site accessible à pied ou en hélicoptère seulement. C’est un défi, si je suis capable de le réaliser, j’en repartirai avec une confiance en moi gonflée au maximum. Je suis, ici et maintenant, une unique fois dans ma vie, je n’aurai pas l’occasion de vivre cette aventure une autre fois de la même façon que si j’y vais maintenant, spontanément.

J’irai. Je dois prendre le maximum d’informations avant d’arriver sur place.

4. Préparation

Direction le marché. Je vais acheter 2 litres d’eau par jour, une vingtaine de petits pains, quelques conserves de sardines, d’autres de haricots rouges et des fruits.

5. El Mirador

Je me lève vers 4 heures du matin. Je marche une trentaine de minutes de la maison de ma couchsurfeuse jusqu’à une route principale où un bus devrait passer pour rejoindre San Andrés. Je ne sais pas comment le reconnaître. Il y a peu de circulation. Lorsqu’un bus passe, je lui fais signe, il s’arrête, je lui demande où il se dirige, je monte et me retrouve à San Andrés une heure plus tard. Là-bas, je demande à un passant où passent les bus pour Carmelita (c’est là que démarre le sentier jusqu’au Mirador). Il m’indique une route, j’attends quelques 30 minutes, un grand bus vide passe, je lui fais signe, il s’arrête et m’emmène. Je suis seul dans les bus, la route se transforme en chemin de terre. Il n’y a que quelques petits villages indigènes par ici. Les prix sont très raisonnables pour les distances parcourues et l’état des routes.

En route vers El Mirador

En route vers El Mirador

Je prends un copieux petit déjeuner traditionnel dans le bistrot/restaurant/hôtel du village. On me demande si je vais au Mirador, si j’y vais seul. On me prévient que ce n’est pas une bonne idée, on me dit qu’il faut environ 8h pour faire les 40km de marche (il est déjà 9h30 et la nuit tombe à 18h), on m’indique le chemin et je me mets en route tout de suite.

Chaud et sec malgré les grandes averses

Chaud et sec malgré les grandes averses

Au bout d’une ou de deux heures de marche, la bretelle de mon sac lâche. Il est encore bien lourd. Je fais une réparation de fortune mais le centre de gravité s’est déplacé, je ressens rapidement l’inconfort et des douleurs dans le dos. Une heure après, je suis rattrapé par des mules transportant nourriture et affaires aux ouvriers et scientifiques travaillant sur le site archéologique. L’homme qui les mène me propose de transporter mon sac. Je suis soulagé. Je marche léger, au rythme soutenu des ânes.

En route vers El Mirador

En route vers El Mirador

Environ à mi-chemin se trouve un bivouac. Des hommes le gardent. Je mange un morceau avec eux pour me ressourcer, ils m’offrent chaleureusement un concombre. Mon ami transporteur va faire halte ici cette nuit et ira au Mirador seulement le lendemain. On me conseille de faire la même chose.

On me parle de ce serpent, la « barba amarilla », qui vit ici. On me demande si j’ai l’antidote avec moi. Bien sûr que non. On me raconte les symptômes qui surviennent après morsure.

Los síntomas de mordedura incluyen dolor, supuración de las heridas punzantes, inflamación local que puede aumentar durante 36 horas, moretones que se extiende desde el lugar de la picadura, ampollas, entumecimiento, fiebre leve, dolor de cabeza, sangrado de la nariz y las encías, hemoptisis, hemorragia gastrointestinal, hematuria, hipotensión, náuseas, vómitos, alteración de la conciencia y sensibilidad del bazo. En los casos no tratados, con frecuencia se produce necrosis local que puede requerir la amputación. También se han dado casos de necrosis en personas tratadas con el correspondiente antídoto, 1 hora después de la mordedura, por lo tanto la aplicación del antídoto es primordial hacerla a la brevedad de la mordedura.

source : http://www.lareserva.com/home/nauyaca_real

Je n’ai que peu de ressources. Je décide de ne pas m’attarder. Je continue, un peu moins rassuré après avoir écouté parler de « barbe jaune ». Il est environ 13 heures et je suis plus ou moins à mi-chemin.

Je reprends mon sac inconfortable et me remets en route, seul cette fois. Il y a des chemins clairement tracés mais parfois ils partent dans des directions différentes. Pour m’orienter, je suis les excréments des mules qui passent quotidiennement sur ces chemins, ce qui n’est pas toujours évident.

Je suis bientôt arrivé? J'ai beaucoup marché? Je suis sur le bon chemin?

Je suis bientôt arrivé? J’ai beaucoup marché? Je suis sur le bon chemin?

Quelques heures plus tard, je ressens une forte fatigue. Je suis épuisé mais je vais devoir trouver un second puis un troisième voire un quatrième souffle. Il faudrait que j’arrive à destination avant la tombée de la nuit.

Ma marche est entrecoupée de brusques et fortes averses. Je suis trempé de la tête au pied. Tout ce qui se trouvait dans mon sac est complètement trempé. Il est 18 heures, la nuit tombe, cela fait cinq heures que je n’ai croisé personne, ni même un panneau ou une indication. Je marche de nuit avec ma lampe frontale jusque 20 heures environ, en gardant en tête que les serpents sont plutôt nocturnes à ma connaissance.

Je suis totalement épuisé, je n’en peux plus. Je pense être proche du site mais il m’est physiquement impossible d’avancer plus. J’installe ma tente et m’endors rapidement malgré que je sois mouillé de la tête aux pieds.

Campement de fatigue et d'eau

Campement de fatigue et d’eau

Je me réveille au petit jour avec une étrange sensation de chaleur intense dans tout mon corps. Ma première pensée : « je suis tombé malade, j’ai de la fièvre ». Je m’en remets rapidement et me rends compte que je vais bien. Trente minutes de marche après, c’est le bonheur.

Arrivé!

Arrivé!

Je rencontre une archéologue passionnée qui m’invite à boire un café, me parle du site et m’oriente un peu. Elle s’excuse, elle a beaucoup de travail, elle doit se préparer à repartir, les travaux doivent s’arrêter: il n’a pas suffisamment plu ces derniers jours pour hydrater les ouvriers et scientifiques sur place.

Bivouac archéologique

Bivouac archéologique

Lorsque je raconte aux gens comment je suis arrivé là, leurs yeux s’allument d’admiration. « Seul? Sans guide? Et tu n’es pas d’ici? ». Je prends avec un plaisir sincère.

Je monte mon campement et pars à la découverte du site.

Camping bonheur

Camping bonheur

Pyramide Maya

Pyramide Maya

Infrastructure millénaire

Infrastructure millénaire

J'aurai pu me perdre...

J’aurai pu me perdre…

El Mirador, Guatemala

El Mirador, Guatemala

Le soir, je discute avec les gardiens des lieux. Il sont là pendant plusieurs semaines et repartent ensuite quelques semaines se reposer chez leurs familles. Ils m’invitent au traditionnel repas (haricots rouges, tortillas, avocats, café). L’un d’eux partira pour un autre site archéologique le lendemain, Nakbé, à quelques kilomètres plus profondément dans la forêt, avec ses mules. Il me demande si je souhaite l’accompagner.

Je n’ai pas assez d’eau ni de nourriture pour rester une journée de plus. Demain, toutes les personnes impliquées dans les fouilles archéologiques repartiront pour Carmelita, à cause du manque d’eau. Ce qui veut dire que je pourrais rentrer accompagné.

D’un autre côté, je suis drôlement tenté. C’est superbe ici et tellement loin de tout et en même temps au plus près de tout. Puis c’est une superbe opportunité: y aller avec quelqu’un qui connaît et vit dans cet endroit. Il serait content de ne pas faire le voyage seul et moi je serai content de découvrir cette jungle avec un autochtone.

Je confirme, j’irai avec toi.

Je ne m’inquiète pas pour la nourriture, on m’invitera si besoin. Il y a des réserves d’eau de pluie traitée. Je crains un peu de la boire et essaie de la consommer après ébullition ou de la couper avec mon eau en bouteille pour éviter de tomber malade. Les gens ici la consomment, mais ils ont l’habitude. Mon organisme ne sera peut-être pas capable de l’assimiler aussi bien si j’en abuse.

Sur la planète des Mayas

Sur la planète des Mayas

Récolte d'eau

Récolte d’eau

Récolte d'eau

Récolte d’eau

Le lendemain, après quelques heures de marche et d’âne, après avoir écoutés et vus des animaux (sangliers, singes, serpents, oiseaux…), nous arrivons et faisons un goûter tortillas, haricots rouge, café.

Nous retournons au Mirador et partons ensemble pour Carmelita le lendemain avant que le jour se lève. Je suis soulagé de ne pas avoir à transporter mes affaires mais il m’est difficile de suivre le rythme soutenu de la caravane qui ne s’arrête quasiment pas pour prendre des pauses. Nous arriverons à destination vers 15 heures.

Enfin un bistrot

Enfin un bistrot

Il n’y a plus de bus aujourd’hui. Je m’assois au bistrot/restau/hotel, enlève mes chaussures (le plus beau moment de la vie), bois une bière fraîche, discute avec les villageois et prends une chambre pour repartir avec le bus du lendemain. Bien sûr, je ne me réveille pas et je devrai attendre midi pour repartir chez ma couchsurfeuse. Sur la route, un pneu explose. Il y a tentative de réparation mais on devra trouver une autre forme pour continuer la route (une grande majorité des passagers monte à l’arrière d’un camion transport de marchandises).

The end

The end

Je me sens vraiment fier d’avoir fait ça. Je n’aurai pas cru en être capable ou avoir l’occasion de le vivre. Je me suis senti en vie, dans l’ici et le maintenant, avec des préoccupations vraies et importantes.

Aujourd’hui je vis et je travaille en Suisse. C’est un pays très beau et je pense, en essayant de garder une vision objective, que la qualité de vie (santé, économie, travail, tourisme, environnement…) est très bonne, relativement aux pays du monde entier. Et pourtant, c’est dur pour moi.

Niveau travail, tout est planifié et c’est tellement strict. Il faut respecter les horaires à la minute et le moindre débordement est considéré comme grave. On me force à me raser quotidiennement et gare à moi si je ne me rase pas une journée (je vous raconte pas les remarques que j’ai subies). On me pousse à la productivité par les biais du stress et de la pression (entretiens avec le supérieur hiérarchique pour « s’améliorer »). Et pourtant j’ai choisi de travailler dans les soins pour ne pas être sujet à cela, pour effectuer un travail humain sans pression, sans avoir besoin d’être meilleur que l’autre…

L’écart avec mon aventure sans horaire, sans contrainte, sans temps est plutôt élevé. Je vais me forcer à m’adapter mais en écrivant ce texte, je me rends compte que là-bas à ce moment dans cette aventure, je me sentais vraiment bien. Je fais ce travail dans un objectif clairement économique. Je me pose des questions, faut-il vraiment se forcer à effectuer des tâches sous la contrainte, des tâches qui nous déplaisent pour avoir le droit à quelques petits moments de bien-être? J’ai été élevé clairement dans cette vision du monde. Il faut travailler dur. Mais qui en a décidé ainsi? Sommes-nous tous soumis à cette même loi?

Simple et heureux

Simple et heureux

Marqué à vie

Marqué à vie

La tête entre deux volcans

La tête entre deux volcans